Les cycles de la matière: L’exemple du compost

En matière de cycles, le compost est le cas le plus parlant. On peut le construire avec des matériaux réutilisés. On y apprend notre interdépendance avec les bactéries, les champignons ou encore les vers. On y voit aussi la beauté du retour à la vie de ce qui s’est dégradé. Enfin, le compost est une source de nourriture riche que l’on peut répandre au pied des plantes.

L’histoire a longtemps oublié les sols, ce côté caché de la surface de la terre. Le compost en concentre le fonctionnement, il en est l’image aménagée.

L’entreprise paysag.ist favorise toutes les formes de circuits courts. Autrement dit, nous réduisons les déplacements et les transformations énergivores de la matière. Du côté des «déchets» organiques, nous proposons la construction de composts, en vue d’un recyclage sur place. Mais le recyclage ne s’arrête pas là.

Du côté des objets, une pratique respectueuse commence par la prolongation de la durée de vie des objets, donc par leur entretien et leur réparation (1: voir plus bas). Elle continue avec le détournement des matériaux qui composent les objets et avec leur réutilisation, sous d’autres formes (2). Enfin, réparation, réutilisation et recyclage participent à la même pratique en imitation des cycles écosystémiques (3).

1. Réparation. Prolonger la vie des objets

Une grande partie du mobilier de jardin est constituée de plastique. Matériau modulable par définition, le plastique a une durée de vie limitée. Il est vulnérable aux tensions qu’il endure et à son exposition au soleil. Dans les jardins, le plastique est utilisé pour faire des chaises et autres bacs. Ils se fendent et se détériorent plus vite que le bois. Cependant, une fois en place et abîmés, ils peuvent néanmoins être réparés.

Dans le monde entier, et depuis au moins huit mille ans, la couture prolonge non seulement la durée de vie des habits, mais aussi celle de la vaisselle et du mobilier¹. Elle permet de prolonger l’utilisation d’une chaise en tant que chaise (réparation), sans la transformer (réutilisation) ni la fondre (recyclage).

CC-Attribution-ShareAlike 4.0, paysag.ist, 2019.

Ci-dessus: à gauche, une chaise recousue au fil de fer, dans un village des montagnes suisses, avec des trous perforés à l’aide du poinçon d’un couteau (suisse). À droite, une chaise de restaurant dans un village côtier au Mexique, avec des trous perforés à l’aide d’une tige chaude, et recousue au fil de pêche (le fils de la restauratrice est pêcheur).

Cette méthode de suture s’applique aussi bien à un conteneur à compost. Le conteneur ci-dessous était fendu sur environ 50cm. Avec une perforation à la perceuse électrique, la réparation a duré une demi-heure.

La suture à l’aide d’une seule pièce de fil de fer permet de limiter le frottement des attaches avec la matière à l’intérieur. Elle réduit aussi les risques de griffer les mollets et autres parties sensibles à l’extérieur du récipient.

CC-Attribution-ShareAlike 4.0, paysag.ist, 2018.

1.1: Réparation: implications éthiques et esthétiques

L’esthétique de la réparation visible ne correspond pas à celle de l’économie dominante. En effet, le «conte de fées de l’éternelle croissance» (Greta Thunberg) va de pair avec celui de la jeunesse éternelle. La croissance implique en contre-partie la conquête et la destruction de la nature.

Au contraire, la réparation s’inscrit dans une logique de prendre soin. La réparation visible est une acceptation et une revendication de la décroissance. Éthiquement et esthétiquement, la réparation considère la pente descendante, la décrépitude et la chute, mais aussi la possibilité de freiner cette déchéance. La réparation permet même d’inverser, sinon la fin, du moins, momentanément, la tendance.

Le capitalisme actuel fonctionne dans le déni de la mort et la recherche de l’immortalité. À l’inverse, la réparation revendique la mortalité et le maintien en état de fonctionnalité. Parfois précaire, parfois artificielle, cette fonctionnalité est conviviale (voir Ivan Illitch, La convivialité).

Dans un monde abîmé² par la conquête violente, ce type de relations réparatrices laissent entrevoir des possibilités de réconciliation inter-objet, voire inter-espèces³.

L’art de la réparation serait le kintsugi. Comme cet art japonais, les techniques de réparation nient la nécessité de création et revendiquent la noblesse du bris-collage. Elles célèbrent la suture, la décomposition et la recomposition, qui sont autant de formes de transformation.

2. Réutilisation

Les matériaux recyclés permettent de «créer» en ne transformant que l’utilisation de l’objet: sans énergie ajoutée, la réutilisation laisse une empreinte écologique moindre.

Par exemple, la construction d’un compost avec des palettes destinées à l’incinération permet de transformer leur utilisation. Leur usage premier est celui de surface porteuse et transportable. Avant leur recyclage final comme combustible, elles peuvent être réutilisées comme matériau de construction.

CC-Attribution-ShareAlike 4.0, paysag.ist, 2019.

3. Par respect pour la matière qui nous constitue, nous et les autres

3.1: L’art des jardins à l’anthropocène

Les jardins sont un des lieux de la rencontre entre les mondes humains et naturels, ou humains et non humains. C’est dans les jardins que, au plus proche de nous, se joue un de nos premiers rapports aux autres espèces, animales, végétales, fongiques, bactériennes (bien que ces rapports aient lieu dans nos maisons aussi, et déjà dans nos corps).

En tant que nature aménagée, le jardin est aussi un de nos premiers domaines de réflexion sur les outils et les matériaux d’aménagement. Le monde entier est en partie «aménagé» par la connaissance et par l’activité humaine, donc le monde entier est, heureusement ou malheureusement, à plus ou moins forte raison, un jardin (voir Gilles Clément).

3.2: Vers un amour de la matière. Pour un matérialisme anti-consumériste

Les rapports de l’ère industrielle au monde matériel sont souvent taxés de matérialisme. En fait, ce «matérialisme» se limite souvent à une idolâtrie de la nouveauté. Soif d’objets aussi vite acquis que jetés, ce «matérialisme» n’a aucun respect pour la matière dont il usurpe le nom.

Dans la culture «matérialiste» néo-libérale, la matière est extraite violemment (extractivisme). On la transporte à grands frais d’autres matières (pétrole ou batteries). Enfin on l’abandonne à la décharge ou au feu.

En fait, cette réjouissance à la consommation d’objets neufs sans réflexion sur la provenance ou le devenir de la matière ne devrait pas s’appeller matérialisme. Plus exactement, il s’agit de consumérisme. Le consumérisme met au centre une consommation qui consume le monde.

3.3: Décomposition et recomposition. Pour un jardinage vivant

A l’inverse, une attention à la matière implique une réflexion écosystémique sur l’utilisation de la matière en tant que «ressource». Quels matériaux utilise-t-on pour construire son jardin? D’où vient l’énergie que l’on utilise pour les transformer? Quels matériaux sont produits à leur tour dans le jardin? Comment peut-on les utiliser en veillant à ne pas les épuiser? Comment utiliser ce qui peut être décomposé sur place, et comment réutiliser le fruit du travail de décomposition?

Le compost est un exemple type de décomposition locale destiné à la nutrition locale d’espèces compagnonnes, comme le propose la réflexion de la biologiste et philosophe Donna Haraway.

Jusqu’à maintenant, un art des jardins industriel était basé in fine sur une idée de pureté arch-aïque et sur le meurtre. Désherbage, pesticides, herbicides, épuration spécifique: toutes ces techniques tentent de réaliser un but unique (telos), volonté d’un créateur unique (arche).

Dorénavant, l’art des jardins sera un art de conjurer les grandes extinctions en favorisant la vie an-archique. Sans idéal unique, le jardinage est une œuvre commune, où nous ne pouvons que collaborer entre espèces.

Des composts adaptés aux lieux et aux utilisations permettront de densifier la vie. Ils multiplieront les liens entre les espèces et les individus. De la densité des liens émergeront une densité de problèmes et leur régulation écosystémique. Ou alors, un processus qui se voudra discret tentera d’influencer doucement les dynamiques. Voilà le jardinage de l’avenir.

Notes

¹ Voir Dooijes R. and Nieuwenhuyse O., «Ancient repairs: techniques and social meaning», https://is.muni.cz/el/1421/jaro2011/PAPVA_42/um/Dooijes-Nieuwenhuyse_2009.pdf:

The earliest repairs found on pottery vessels are based on a simple principle. Holes are drilled along the breakages, probably using a flint or obsidian tool. The sherds are then tied together by stringing leather, rope or another organic material through the holes (fig. 1). In later periods people also used metal wire (p.18).

² Voir Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes: Comment résister à la barbarie qui vient, La découverte, 2009; et

Marielle Macé (éd.), Critique 860-861: janvier-février 2019. Vivre dans un monde abîmé. Minuit, 2019.

³ L’ontologie orientée objet permet de reconnaître le pouvoir actanciel des objets en même temps que l’objectivation partielle du Sujet par excellence, Homo, roi déchu dans la différance (Derrida) et la dépendance interspécifique (Haraway, Despret) qui lui refusent sa soi-disant exceptionnalité.